Interviews

DUBUISSON François Xavier, Forum francophone de coproduction (FIFF–BLCEF), 2004

"Après ma mort, c´est moi qui serai jugé" entretien de François–Xavier Dubuisson avec Henri Duparc

publié le 11/05/2006

Nous publions cet entretien de François–Xavier Dubuisson réalisé au festival de Namur en septembre 2004 avec le grand cinéaste dont les comédies ont marqué la cinématographie africaine. Il "s´en est allé" récemment, selon cette expression qu´il dit ici préférer car elle signifie que "l´on ne meurt jamais tout à fait". Il ne pouvait mieux parler de son cinéma. Puisse ce dernier entretien lui être un vibrant hommage.

Le ton de vos films laisse penser que le drame n´est pas le genre qui vous caractérise...

Non, jamais le drame. Je préfère ne pas parler de drames car toute notre vie, tout notre environnement est fait de drames. Je ne vois pas le cinéma autrement que le rêve, que la projection dans un autre milieu, un milieu onirique, moins dépressif que celui dans lequel nous vivons.

Le choix de la dérision relève–t–il pour vous d´une philosophie propre à l´Afrique ?

Tourner les choses en dérision, c´est les remettre à leur véritable place. L´Africain dit que la plus grande chose qui puisse arriver à un individu, c´est de mourir. Dans certaines traditions, le mot « mourir » a une mauvaise consonance, on préfère dire : « il s´en est allé ». Cela veut dire que l´on ne meurt jamais tout à fait, puisque c´est un départ, alors que l´idée de mort renvoie à la putréfaction. La notion est différente. Prendre le désastre avec philosophie, tourner certaines choses avec philosophie tant que l´on est vivant, nous permet de rebondir plus facilement. Aujourd´hui en Afrique, nous sommes à une croisée des chemins oû nous remettons les choses en cause. Pour cela, il ne faut pas s´asseoir et regarder les événements de façon dramatique, mais nous donner les moyens d´être africain, de tourner de bonnes petites productions, en cessant de vouloir être comme les Européens et les Américains. En tournant les choses en dérision, il ne peut pas y avoir de conflits.

Votre cinéma a l´ambition d´être populaire...

Absolument. C´est le public qui fait et qui défait un film. Nous en avons une preuve flagrante avec Jean–Jacques Annaud quand il a fait La victoire en chantant. Le film a été pratiquement cassé pendant sa première projection, et lorsqu´il a obtenu l´Oscar du meilleur film étranger en 1977, il est revenu sur le marché sous le nom de Noirs et Blancs en couleurs et il a connu une nouvelle vie et un nouveau succès, ce qui a permis son démarrage. Je pense moi que s´il n´y a pas de public, il n´y a pas de film.

Quand vous écrivez vos films, pensez–vous d´abord au public africain ?

A priori, je pense au public africain. Quand j´écris mon sujet de film, je ne m´inquiète pas du public new–yorkais : il a son problème. Mon public a le sien. Si j´arrive à internationaliser mon projet pour qu´il soit accessible à un public européen ou américain, c´est une deuxième étape. Quand je me promène en Afrique, je sais qu´ils ont vu mes films et ce qu´ils en ont tiré, et ma préoccupation n´est pas de savoir si un de mes films va sortir en France ou pas. Il faut être assez logique : quand les Français font des films, ils ne les font pas pour les Américains.

Le cinéma d´Afrique est souvent associé à la catégorie cinéma d´art et d´essai. Votre oeuvre semble se démarquer de cette tendance...

Je ne me sens pas concerné par le cinéma d´art et d´essai africain. La question est de savoir pour qui l´on fait des films. Virer dans le nombrilisme en faisant du cinéma d´auteur qui n´aboutit à rien du tout ou faire des films pour que le public retrouve sa culture et pour faire vivre le cinéma sont deux aspects très différents. Faire plaisir à une chaîne de télévision européenne en faisant un film d´art et d´essai ne me conforte pas du tout dans ma façon de voir les choses. La preuve en est que s´il y a actuellement une désaffection des salles de cinéma en Afrique, c´est parce qu´il n´y a pas de films africains à consommer. Nous avions à un moment donné des films d´auteurs français qui n´intéressaient pas le public africain, puis après il y a eu les Rambo et autres qui sont arrivés et l´on a assisté à un détournement du public africain pour ces productions américaines. Maintenant, nous avons un détournement de ce même public africain pour les sitcoms sud–américains. Cela signifie que les productions africaines sont inconnues sur le continent, et que nous vivons entre deux aspects de productions qui relèvent uniquement du continent américain.

Selon vous, le cinéma africain a–t–il une identité particulière ?

Il serait difficile de parler d´identité du cinéma africain, dans la mesure oû il y a plusieurs identités culturelles en Afrique. Nous en sommes encore au stade de la recherche pure. Nous ne nous sommes pas encore trouvés. Peut–être que dans cinquante ans nous aurons les contours d´une identité commune. A mon sens, du nord au sud de l´Afrique, il y a un tronc commun de préoccupations générales, et c´est dans ces domaines–là que je puise les sujets de mes films. On retrouve la révolte des femmes, traitée dans La grève du lit (dernier projet de tournage) tant dans le Maghreb qu´en Afrique du Sud. La condition de la femme face à la polygamie est un problème général à l´Afrique. Je ne traite pas de particularités.

Vous avez adapté et réalisé dernièrement la série télévisée Moussa le Taximan, destinée à sensibiliser les téléspectateurs au problème du SIDA...

Le SIDA est une pandémie en pleine évolution en Afrique. Ma démarche a consisté à ne pas avoir honte de dire de quoi il s´agissait, et à la limite, faire en sorte que le malade et l´individu sain puissent se regarder sans malveillance. Le problème du SIDA n´a rien à voir avec mes productions en général. C´est une prise de conscience personnelle de l´individu. Tourner le comportement des individus en dérision, mais pas la maladie bien s ?a permis de dédramatiser le sujet. J´ai eu une totale liberté dans le traitement du sujet, et la seule contrainte fut de respecter un texte qui relevait d´un contexte médical.

Quel regard jetez–vous sur cinquante ans de cinéma en Afrique ?

On peut difficilement baptiser un enfant qui n´est pas réellement né... Il y a des films africains, mais il n´y a pas de cinéma. On ne peut pas prendre globalement une période de vie du cinéma africain des années 1970 à 1990 en Afrique et dire qu´une esthétique s´en dégage. Il y a donc des films africains, et, partant, des auteurs. Sembene a fait du cinéma de revendications, mais citez–m´en d´autres ! Les gens confondent souvent les propos tenus par certains cinéastes à l´occasion de meetings avec leurs oeuvres, qu´ils ne prennent parfois pas la peine de juger.

Qu´est ce qui vous semble prioritaire aujourd´hui pour une véritable relance du cinéma sur le continent ? Que pensez–vous des initiatives de regroupement et d´harmonisation d´une politique sectorielle de l´image, comme l´envisage aujourd´hui l´UEMOA ?

Si l´on tente seulement de regrouper, on va se retrouver avec une plaie béante ! Si le Burkina se développe en production cinématographique par exemple, et que le Tchad ne fait rien, on va subir de la part du Burkina ce que nous connaissons aujourd´hui avec les productions sud américaines à l´échelle du continent. Il faut d´abord sérier les problèmes pour mettre en place une politique qui permette au cinéma de vivre, au sein de chaque pays. C´est l´étape indispensable.

Les fonds nécessaires à la réalisation de vos films proviennent de bailleurs de fonds étrangers. Avez–vous parfois senti que cela pouvait être une contrainte dans votre travail ?

Je récuse tout financement d´un bailleur qui m´imposerait ses vues. J´ai la chance d´être en très bons termes avec l’Agence de la Francophonie, qui me fait confiance. Quinze ou vingt ans après ma mort, quand on jugera mon oeuvre, c´est moi qui serai jugé et non le bailleur de fonds. Alors, il faudrait m´assumer...

Namur, Forum francophone de coproduction (FIFF–BLCEF), septembre 2004







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